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Faut-il encore investir dans les énergies fossiles ?

Yves Weber Par Yves Weber
13 min de lecture
Faut-il encore investir dans les énergies fossiles ?
Photo : Johannes Plenio / Pexels (licence Pexels)

EN BREF

  • Contexte : l’objectif de neutralité carbone à 2050 se heurte à une demande énergétique croissante: data centers, mobilité électrique et climatisation: posant un dilemme entre sobriété et besoins économiques.
  • Tendance globale : certains experts, dont Matthieu Auzanneau et Anna Creti, anticipent un pic de consommation de pétrole vers la fin de la décennie et envisagent un basculement progressif vers l’ère de l’électricité, même si les combustibles fossiles représentaient encore environ 80 % de la demande mondiale en 2023, tirés par les pays du Sud.
  • Réponses publiques : la France, via le Plan Climat, mise sur la sortie du charbon, l’arrêt des nouveaux projets d’hydrocarbures, le développement des énergies renouvelables et la montée du prix du carbone pour soutenir une transition maîtrisée.
  • Faut‑il encore investir dans les énergies fossiles ? À court terme, des investissements peuvent être nécessaires pour garantir la sécurité énergétique, mais à moyen et long terme le risque d’actifs échoués et la décarbonation de l’électricité rendent ces investissements de plus en plus risqués : il est argumenté de réorienter les capitaux vers les solutions bas‑carbone tout en accompagnant la reconversion des territoires et des emplois.

La question « faut‑il encore investir dans les énergies fossiles ? » impose aujourd’hui une tension entre réalités économiques à court terme et impératifs climatiques à long terme. Alors que les accords de Paris visent la neutralité carbone en 2050, certains experts anticipent un pic de la consommation de pétrole d’ici la fin de la décennie, tandis que la demande énergétique continue d’augmenter sous l’effet des data centers, de la mobilité électrique et de la climatisation. Il faut donc accroître la production d’énergies à faibles émissions, alors même que la décarbonation de l’électricité progresse grâce au nucléaire et aux énergies renouvelables. Pourtant, en 2023, les combustibles fossiles couvraient encore 80 % de la demande mondiale, un chiffre soutenu par les pays du Sud. Des voix telles que Matthieu Auzanneau et Anna Creti rappellent que la transition exige à la fois sobriété, politiques publiques volontaristes et redéploiement des capitaux. L’enjeu pour les investisseurs : distinguer les actifs condamnés à s’éroder des possibilités d’avenir compatibles avec la trajectoire climatique.

Évolution de la demande mondiale et pic du pétrole

Les débats actuels sur l’avenir de l’énergie reposent sur une observation paradoxale : alors que les accords de Paris visent la neutralité carbone à l’horizon 2050, plusieurs analystes anticipent un pic de consommation de pétrole avant la fin de la décennie. Les travaux et prises de parole d’acteurs comme Matthieu Auzanneau et Anna Creti mettent en lumière un basculement imminent mais incertain. Ces prévisions s’appuient sur des tendances technologiques: électrification des transports, multiplication des data centers, diffusion de la climatisation: qui tirent la demande d’énergie vers le haut.

La problématique centrale n’est plus seulement de savoir si la demande va décroître, mais quand et comment la composition de cette demande va changer. En 2023 les combustibles fossiles couvraient encore près de 80 % de la demande énergétique mondiale, un plafond alimenté par la croissance démographique et industrielle des pays du Sud. Ce constat nuance l’hypothèse d’une sortie rapide des hydrocarbures : il existe un décalage temporel entre la décarbonation progressive de l’électricité, portée par le nucléaire et les énergies renouvelables, et la transformation plus lente des usages énergétiques finaux.

Les analyses récentes proposées par des observatoires et think tanks insistent sur le rôle des trajectoires nationales et des politiques publiques. Un pic de pétrole peut coexister avec une longévité persistante des combustibles fossiles dans certains secteurs et régions. Pour documenter cette tension entre promesse de déclin et réalité d’usage, voir les ressources qui interrogent l’arrêt de l’extraction et la nécessité de tourner le dos aux fossiles : Faut‑il arrêter d’extraire les énergies fossiles ? et La demande en énergies fossiles est‑elle à un tournant ?.

La tension entre sobriété et croissance électrique

Les discours sur la sobriété énergétique se heurtent à une réalité factuelle : l’électrification et la numérisation créent de nouveaux besoins. La mobilité électrique, l’efficacité énergétique des bâtiments et les services numériques exigent une quantité d’électricité devenue critique. Les stratégies publiques, notamment le Plan Climat français, combinent objectifs de réduction des émissions et soutien à la montée en puissance des renouvelables et du nucléaire pour décarboner la production électrique.

La question stratégique n’est pas simplement d’augmenter l’offre électrique, mais de la rendre compatible avec les objectifs climatiques et avec une maîtrise de la demande. Cela suppose d’accompagner la croissance électrique par des politiques de gestion de la demande: tarification adaptée, rénovation thermique, urbanisme moins énergivore. Parallèlement, la production bas‑carbone doit atteindre une criticité suffisante pour remplacer des usages historiques des combustibles fossiles: pas seulement produire plus d’électricité, mais fournir une énergie utilisable à prix et disponibilité raisonnables.

Les choix de politique publique sont décisifs. La France a acté des mesures visant à interdire de nouveaux permis d’exploration d’hydrocarbures et à promouvoir les renouvelables, la géothermie et la méthanisation, tout en prévoyant des accompagnements pour les territoires concernés par la fin du charbon. Ne pas associer sobriété et investissements massifs dans la décarbonation de l’offre, c’est risquer une transition désordonnée. Pour nourrir ce débat, on peut consulter des analyses qui soulignent l’importance d’un virage politique et sociétal : Pourquoi il est temps de tourner le dos à l’énergie fossile et des réflexions sur l’impact des énergies fossiles sur le progrès : Les fossiles restent le socle du progrès ?.

Investir dans les fossiles: risques financiers et géopolitiques

Sur le plan financier, poursuivre l’investissement massif dans les hydrocarbures expose aux risques de stranded assets : actifs qui perdent rapidement de la valeur parce que la réglementation, le marché ou la technologie rendent leur exploitation non rentable. L’accélération de la tarification du carbone et la convergence fiscale entre carburants augmentent le risque d’érosion des marges pour les producteurs. Le prix du carbone transforme un actif pérenne en passif potentiel.

La géopolitique ajoute une couche d’incertitude. Des régions dépendantes des revenus fossiles peuvent voir leur stabilité mise à l’épreuve par une demande déclinante, tandis que d’autres zones conservent une forte croissance de consommation, rendant la donne globale hétérogène. Investir aujourd’hui sans tenir compte de l’évolution réglementaire et des objectifs climatiques, c’est prendre le pari d’une réversibilité politique difficile à gagner.

Un tableau synthétique aide à lire les principaux risques :

Type de risque Conséquences pour l’investisseur Facteurs atténuants
Réglementaire Perte d’actifs, coûts de mise en conformité Politique de transition progressive, compensations
Marché Baisse des prix, concurrence des renouvelables Contrats à long terme, diversification
Technologique Obsolescence face aux alternatives bas‑carbone R&D, captage et stockage du carbone
Géopolitique Instabilité, risque souverain Partenariats locaux, assurance politique

La multiplication des signaux politiques: interdiction des nouveaux permis, hausse programmée du prix du carbone, réduit la marge d’erreur des stratégies purement fossiles. Voir des analyses sur la fin possible de l’extraction : Faut‑il arrêter d’extraire ? et des enquêtes prospectives : Scénarios d’épuisement et impacts.

Technologies de transition et leur capacité à remplacer les hydrocarbures

La substitution des fossiles repose sur un bouquet technologique : énergies renouvelables, stockage (batteries, hydrogène), nucléaire et solutions d’efficacité. Chacune apporte des bénéfices mais aussi des limites. Les renouvelables sont désormais compétitives mais confrontées à l’intermittence et aux besoins en matériaux critiques. Les réseaux doivent évoluer pour intégrer une production décentralisée et variable.

La technologie seule ne suffit pas : il faut un système énergétique intégrant stockage, gestion de la demande et infrastructures de transport adaptées. Le déploiement massif des batteries, le développement de l’hydrogène vert et les améliorations dans le rendement des électrolyseurs sont nécessaires pour rendre l’électricité réellement substituable aux usages industriels et au transport longue distance. Les progrès en captage et stockage du carbone (CCS) offrent une voie pour réduire les émissions résiduelles, mais leur déploiement à grande échelle reste incertain.

Le rythme de déploiement technologique dépend aussi des coûts, des chaînes d’approvisionnement et des choix politiques. Si la production d’électricité se décarbonise, il restera des poches d’utilisation fossile difficiles à éliminer sans ruptures technologiques. L’électrification des usages domestiques et des véhicules légers est la partie la plus accessible, alors que l’aviation, le transport maritime et certaines industries lourdes nécessitent des vecteurs énergétiques performants et d’autres solutions. Pour approfondir la complexité de cette transition technologique, consulter des perspectives critiques et comparatives : Analyse du rôle persistant des fossiles et débats sur l’arrêt de l’extraction : Faut‑il arrêter d’extraire ?.

Scénarios possibles: fin progressive ou nouvel équilibre?

Trois trajectoires principales se dessinent. Le premier scénario envisage un pic rapide suivi d’un déclin marqué des fossiles, porté par des politiques ambitieuses, la montée du prix du carbone et des ruptures technologiques. Le deuxième prévoit une stabilisation : la demande fossile décroît dans les pays avancés mais reste élevée dans les pays en développement, conduisant à un plateau. Le troisième anticipe une longévité persistante des hydrocarbures si la croissance de la demande dans le Sud l’emporte sur la décarbonation.

Les choix politiques et industriels détermineront lequel de ces chemins prévaudra. La France par exemple a choisi d’interdire de nouveaux projets d’exploration et d’augmenter la fiscalité carbone, ce qui ancre un scénario de réduction nationale des combustibles fossiles. Toutefois, le niveau global dépendra aussi des financements internationaux, du transfert de technologies et des dynamiques démographiques et économiques.

Un tableau simple éclaire les implications :

Scénario Implication pour les investisseurs Politique souhaitable
Déclin rapide Désinvestissement accéléré des fossiles, repositionnement sur infrastructures bas‑carbone Prix du carbone élevé, soutien aux filières propres
Plateau différencié Opportunités régionales, transition progressive Coopération internationale, finance climat
Pérennité des fossiles Rendements à court terme possibles, risque long terme élevé Régulation faible, investissements en résilience

Investir doit désormais se concevoir comme un arbitrage entre rendement à court terme et risques climatiques, réglementaires et sociaux à long terme. Les ressources et analyses mentionnées plus haut, ainsi que des perspectives prospectives comme celles de Futura‑Sciences, permettent de nourrir un jugement éclairé sur l’opportunité ou la précaution à adopter vis‑à‑vis des énergies fossiles.

Faut-il encore investir dans les énergies fossiles ?

Le débat n’est plus seulement technique mais essentiellement économique et politique. Tandis que certains experts, comme Matthieu Auzanneau, anticipent un pic de consommation pétrolier avant la fin de la décennie, d’autres rappellent: à l’instar d’Anna Creti, que la géopolitique et la demande croissante des pays du Sud maintiennent les combustibles fossiles au cœur du système énergétique. En 2023, ces derniers couvraient encore près de 80 % de la demande mondiale d’énergie : un chiffre qui rend l’arrêt brutal irréaliste sans stratégies de transition claires.

Investir dans les fossiles aujourd’hui, c’est prendre le risque d’acheter des actifs échoués si la trajectoire vers la neutralité carbone 2050 se renforce (tarification du carbone, interdiction des nouvelles explorations, standardisation des normes). La montée de la mobilité électrique, des data centers et de la climatisation pousse en parallèle vers une électrification massive de la demande, nécessitant des capitaux dirigés vers une production d’électricité bas-carbone.

Pour autant, un changement brusque d’allocation est imprudent : il faut distinguer investissements à court terme pour la sécurité d’approvisionnement et investissements orientés long terme. Les financements utiles seront ceux qui favorisent la décarbonation (nucléaire maîtrisé, renouvelables, stockage, efficacité énergétique), les technologies de captage et stockage et les projets d’adaptation et de sobriété qui réduisent la demande globale.

Sur le plan financier et stratégique, la priorité est de réorienter progressivement le capital vers des solutions à faibles émissions, tout en internalisant le risque carbone via une fiscalité et des régulations robustes. Investir aveuglément dans de nouveaux projets fossiles est aujourd’hui de plus en plus difficile à justifier ; financer la transition énergétique et la résilience des systèmes paraît non seulement plus cohérent avec les objectifs climatiques, mais aussi plus prudent économiquement.

Investir aujourd’hui : risques, opportunités et temporalité de la transition énergétique

Q: Faut‑il encore investir dans les énergies fossiles ?

R: Investir massivement dans de nouveaux projets fossiles comporte aujourd’hui un risque élevé. La combinaison d’une décarbonation progressive de l’électricité, d’une hausse anticipée du prix du carbone et d’une pression réglementaire (interdiction d’exploration, objectifs de neutralité) réduit la visibilité sur la valeur à long terme de ces actifs. À la place, il est préférable d’orienter les capitaux vers des solutions bas‑carbone, tout en gérant de façon stratégique les infrastructures existantes.

Q: Le pic de consommation de pétrole attendu d’ici la fin de la décennie signifie‑t‑il la fin des fossiles ?

R: Non : un pic n’est pas une disparition. Même si plusieurs experts prévoient un pic de demande, les combustibles fossiles couvraient encore environ 80 % de la demande mondiale d’énergie en 2023. La baisse sera progressive et inégale : les pays du Sud pourraient maintenir ou augmenter leur consommation pendant que d’autres régions déclinent.

Q: Quels risques concrets pèsent sur les investisseurs ?

R: Les principaux risques sont : le risque d’actifs échoués (stranded assets) si la demande chute ou si la réglementation se durcit ; la hausse du coût du capital pour les projets fossiles ; les sanctions ou interdictions nationales d’exploration ; et le risque réputationnel lié à la transition climatique. Ces risques réduisent la rentabilité attendue et augmentent l’incertitude.

Q: Le gaz peut‑il être une « transition » raisonnable ?

R: Le gaz peut jouer un rôle d’appoint pour assurer la sécurité d’approvisionnement et compenser l’intermittence des renouvelables, mais il comporte des limites : émissions de méthane, risque de verrouillage des infrastructures et incertitude réglementaire. Les investissements doivent être ciblés, temporaires et accompagnés de mesures pour réduire les fuites et accélérer la substitution par des solutions décarbonées.

Q: Faut‑il arrêter tout nouvel investissement dans les projets pétroliers et gaziers ?

R: Il est raisonnable de cesser le financement de projets à longue durée de vie qui ne sont pas compatibles avec une trajectoire vers la neutralité carbone 2050. En revanche, certaines opérations d’optimisation, de remise à niveau pour réduire les émissions ou de reconversion d’actifs existants peuvent demeurer justifiées à court terme si elles s’inscrivent dans une stratégie de sortie.

Q: Quels secteurs offrent aujourd’hui les meilleures opportunités d’investissement bas‑carbone ?

R: Les opportunités fortes se situent dans l’électricité décarbonée (éolien, solaire, nucléaire selon les contextes), le stockage d’énergie, les réseaux intelligents, la rénovation énergétique des bâtiments, la mobilité électrique, et les technologies d’efficacité et d’optimisation des data centers. L’hydrogène bas‑carbone et la capture du carbone peuvent aussi être des champs d’investissement mais exigent une évaluation rigoureuse des coûts et de la maturité.

Q: Comment la politique française influence‑t‑elle ces décisions d’investissement ?

R: La France a adopté des mesures structurantes : interdiction de nouveaux projets d’exploration d’hydrocarbures, renforcement de la fiscalité écologique, objectifs de neutralité et soutien aux renouvelables. Ces choix créent un cadre réglementaire contraignant pour les investisseurs nationaux et augmentent le coût et le risque des nouveaux projets fossiles.

Q: Les pays émergents rendent‑ils la transition plus difficile ?

R: Oui, partiellement. La croissance du besoin énergétique dans de nombreux pays du Sud pousse à une demande continue de combustibles fossiles. La clé est d’accompagner ces pays par un transfert technologique, des financements pour les renouvelables et des solutions d’accès abordable à l’énergie bas‑carbone afin d’éviter un verrouillage sur des infrastructures carbonées.

Q: Doit‑on pratiquer le désinvestissement immédiat des entreprises fossiles ?

R: Le désinvestissement peut être pertinent, mais une stratégie plus efficace est souvent l’engagement actif : exiger des plans de transition crédibles, intégrer le prix du carbone dans les modèles financiers, et sortir progressivement des actifs les plus exposés. Le désinvestissement direct sans plan peut transférer simplement le problème à d’autres acteurs moins scrupuleux.

Q: Quelle temporalité pour la transition énergétique ?

R: La décennie en cours est décisive : la trajectoire jusqu’à 2030 déterminera la possibilité d’atteindre la neutralité 2050. Plusieurs experts, dont des responsables de think tanks et des économistes, insistent sur l’accélération immédiate des investissements dans l’électricité bas‑carbone, la sobriété et l’efficacité pour respecter les objectifs climatiques.

Q: Comment réduire les risques pour un portefeuille d’investissement ?

R: Diversifier vers des actifs bas‑carbone, appliquer des stress tests climatiques, internaliser un prix du carbone dans les décisions d’investissement, privilégier les projets compatibles avec des scénarios 1,5-2 °C, et engager les entreprises sur des trajectoires mesurables sont des mesures concrètes pour diminuer l’exposition.

Q: Que recommandent les experts cités sur la stratégie à adopter ?

R: Les analyses convergent : il faut combiner sobriété (réduction de la demande), accélération de la décarbonation de l’électricité et arrêt des nouveaux projets fossiles non compatibles avec 2050. Les acteurs publics et privés doivent redéployer les capitaux vers les technologies propres, tout en anticipant les enjeux sociaux et géopolitiques de la transition.